Quel était le style des années 1910 ?

La mode des années 1910 ne se résume pas à une transition entre la Belle Époque et les Années folles. Cette décennie porte en elle une rupture technique dans la construction du vêtement féminin, une redéfinition de la silhouette masculine en contexte de guerre, et l’émergence de méthodes de production qui ont façonné le prêt-à-porter du siècle suivant.

Construction du vêtement féminin dans les années 1910 : la fin du corset S-bend

Le corset en S, dominant depuis la fin du XIXe siècle, imposait une cambrure dorsale extrême et une poitrine projetée vers l’avant. Au début des années 1910, cette armature rigide cède la place à des structures souples, portées plus bas sur le buste. Le soutien-gorge remplace progressivement le corset comme pièce de maintien.

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Ce basculement technique a des conséquences directes sur la coupe. Les robes ne sont plus construites autour d’une cage rigide : les tissus fluides (mousseline, crêpe de Chine, soie) prennent le relais. La taille remonte sous la poitrine ou descend sur les hanches selon les créateurs, libérant le buste et le ventre.

Paul Poiret joue un rôle documenté dans cette évolution. Ses coupes droites, inspirées de drapés antiques et orientaux, éliminent la cambrure artificielle. Madeleine Vionnet, de son côté, travaille le biais du tissu pour que le vêtement épouse le corps sans contrainte interne. Le tissu devient la structure, le corset disparaît.

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Homme élégant en costume trois-pièces des années 1910 dans un salon bourgeois avec mobilier en acajou et cheminée en marbre

Silhouette et jupe entravée : les coupes qui définissent le style 1910

La silhouette typique du début de la décennie est étroite au niveau des chevilles. La jupe entravée (hobble skirt), popularisée à Paris dès les premières années, réduit l’amplitude du pas. Elle produit une ligne verticale et fuselée, rompant avec les volumes amples de la Belle Époque.

Cette coupe a provoqué un débat réel sur la praticité du vêtement féminin. Marcher, monter en voiture ou emprunter un escalier devenait contraignant. Des variantes avec plis creux ou fentes latérales apparaissent rapidement pour rendre la jupe portable au quotidien.

Robes de jour et robes du soir

La robe de jour adopte des manches longues, un col montant ou un décolleté modéré, et tombe à la cheville. Les couleurs restent souvent sourdes : marine, gris, prune. Les robes du soir, en revanche, exploitent des tissus lamés, des broderies et des influences orientalistes marquées, avec des tuniques superposées et des ceintures obi.

  • Robe de jour : coupe droite ou légèrement cintrée, tissus mats, longueur cheville, col fermé
  • Robe du soir : superposition de tuniques, tissus brillants ou brodés, décolleté plus ouvert, influences orientales
  • Tenue de travail (à partir de la guerre) : jupes raccourcies sous le mollet, tabliers fonctionnels, blouses à manches retroussées

Mode masculine et vêtement militaire : du costume civil au trench-coat

Le costume masculin évolue peu dans sa structure formelle durant la première moitié de la décennie. Le complet trois-pièces reste la norme pour les classes moyennes et supérieures. Les cols hauts et raides, les chapeaux (melon, canotier, feutre) et les gants complètent la tenue de ville.

La Première Guerre mondiale change la donne. Le vestiaire militaire introduit des pièces qui passeront ensuite dans le civil. Le Tielocken de Burberry, breveté en 1912, conçu pour la praticité et le mouvement, est l’ancêtre direct du trench-coat. L’usage militaire a fixé des détails fonctionnels (épaulettes, patte de serrage, martingale) qui sont devenus des codes vestimentaires durables.

Deux femmes en robes de style années 1910 dans une véranda édouardienne vitrée, illustrant les tendances mode du début du XXe siècle

Standardisation des tailles et production de masse

Un aspect rarement abordé dans les rétrospectives de mode : la guerre a transformé les méthodes de production textile. La nécessité d’habiller des millions de soldats a accéléré la standardisation des tailles et la fabrication en série. Des fabricants ont ensuite réutilisé ces méthodes pour le vêtement civil, posant les bases du prêt-à-porter tel que nous le connaissons.

Haute couture à Paris et influences artistiques dans la mode 1910

Paris domine la création de mode durant cette décennie. Les maisons de couture parisiennes dictent les tendances pour l’ensemble de l’Europe et au-delà. Deux influences artistiques majeures traversent les collections.

L’orientalisme, d’abord. Les Ballets russes de Diaghilev, installés à Paris, diffusent une esthétique de couleurs saturées (turquoise, orangé, pourpre) et de drapés amples. Paul Poiret s’en empare directement, organisant des fêtes costumées qui servent de vitrine à ses créations.

L’Antiquité gréco-romaine, ensuite. Madeleine Vionnet puise dans le drapé antique pour construire des robes sans pinces ni coutures superflues. Le vêtement tombe par gravité, ce qui exige une maîtrise technique du biais que peu de couturiers de l’époque possèdent.

  • Orientalisme : couleurs vives, turbans, pantalons bouffants de soirée, tuniques à empiècement
  • Antiquité : drapés en biais, taille empire, absence de corset, mousselines légères
  • Arts and Crafts : broderies artisanales, motifs floraux stylisés, rejet de l’ornement industriel

Vêtement de travail féminin pendant la guerre : un style ignoré des rétrospectives

Les archives consacrées au front intérieur documentent la place accrue des femmes dans l’industrie, les transports et l’agriculture à partir de la mobilisation. Le vêtement porté dans ces contextes diffère radicalement des tenues montrées dans les magazines de mode.

Les jupes se raccourcissent par nécessité, remontant sous le mollet pour permettre le travail physique. Les blouses remplacent les corsages ajustés. Les tabliers deviennent des pièces techniques, pas décoratives. Le vêtement fonctionnel féminin naît dans les usines, pas dans les ateliers de couture.

Ce changement vestimentaire lié au travail a précédé et préparé les évolutions plus visibles des années 1920. La silhouette féminine plus libre, les cheveux courts, la disparition des ornements superflus trouvent leur origine dans cette décennie de contrainte et d’adaptation, bien avant que la mode de salon ne les adopte.

La décennie 1910 a donc produit deux garde-robes parallèles : celle des salons parisiens, spectaculaire et documentée par la presse de mode, et celle des ateliers et des champs, fonctionnelle et largement oubliée. Les deux ont contribué à façonner le vêtement du XXe siècle, mais par des voies très différentes.

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